Grandir connectés d’Anne Cordier, notes de lecture

Anne Cordier (@annecordier), maître de conférence à Rouen, nous livre un beau panorama des pratiques adolescentes (11 et 17 ans) dans le numérique : les recherches Google, le chat, les réseaux sociaux, la différence entre le scolaire et le ludique, les ponts éventuels…

Voici quelques notes de lecture sur une série d’entretiens et d’analyses qui nous permettent de découvrir, au-delà des clichés et des reportages simplistes ce que font et échangent les (des) adolescents face à leurs écrans.

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La souffrance toute adolescente et très classique de la “Génération Z » soi-disant digital native

Ce qui ressort tout d’abord à la lecture, c’est la souffrance des ados de 11 ans face à leur incompétence. Grandir connectés nous plonge autant dans les affres adolescentes de la pression de groupe que dans les sueurs froides de l’incompétence devant un écran et un clavier. La pression des pairs est aussi difficile à supporter que l’injonction à être un crack en « informatique » à cause d’une prétendue appartenance à une génération Z ou « millenials » ou « digital natives », un cliché qui leur est collé par toute la société.

Ce sentiment touche filles et garçons confondus, qui se sentent jugés par le regard du groupe. Cette pression sociale très adolescente est donc maintenant assortie du cliché de la société sur les ados connectés, armée d’experts au sein de laquelle les adolescents non qualifiés sont perdus et n’osent pas en parler. La figure de la Petite Poucette, même poétique, est fausse.

Finalement, penser que les enfants nés après l’adoption massive des outils de communication comme les PC ou les smartphones sauraient capables de s’en servir naturellement, c’est aussi stupide que de penser que leurs parents auraient su monter et démonter un téléviseur ou réaliser une émission sous prétexte qu’ils en voyaient depuis leur naissance. Ou que leurs grands-parents auraient su conduire une voiture sans jamais l’apprendre tout en sachant naturellement réparer un moteur.

Tout dépend évidemment des milieux familiaux, mais on découvre au fil des entretiens et des commentaires d’Anne Cordier que les adolescents interrogés aiment recevoir l’enseignement de leur famille (parents ou frères et sœurs), souvent plus bienveillante que les pairs ou le corps enseignant. Dans la plupart des cas, même sans expertise d’usage, l’adolescent est l’acteur principal de l’acculturation familial à Internet et au numérique en général.

Un « oubli » du mobile ?

Les entretiens sont hélas déjà un peu vieux : le mobile n’est quasiment pas traité. Quid des connexions en cours ? À la récréation ? Avec les copains ? Les échanges SMS / Snapchat / Facebook Messenger ? L’arrivée de cet outil, du smartphone, a changé la donne des lieux et des temporalités de connexion, pas seulement pour les adultes. Et aucun mot sur les tablettes.

Les « recherches »

Les entretiens sont essentiellement centrés sur les « recherches », souvent à but éducatif et dans le cadre d’un travail scolaire. On se demande tout de même ce que recouvre ce terme de « recherche » qui n’est pas précisé avant longtemps dans l’ouvrage : est-ce tout le temps de vrais recherches ou le passage par Google pour aller sur des sites habituels (taper « Facebook » dans le champ de recherche pour aller sur Facebook par exemple) ?

Malgré une pratique régulière, Anne Cordier nous apprend que les collégiens (c’est moins vrai pour les lycéens) rencontrent de grandes difficultés dans la formulation de leurs recherches, pour peu que les termes dépassent leurs propres capacités langagières. Ils sont perdus face à l’interface pourtant épurée de Google (ils le reconnaissent eux-mêmes). L’autrice nous précise les éléments qui posent problème : mauvaise interprétation des mots en gras, incompréhension des suggestions de recherche, flou des expressions à utiliser dans le champ de recherche, confiance mal placée en l’outil, pensée magique.

Aucune mention n’est faite des contenus sponsorisés (or une étude anglaise a trouvé que seulement 31 % des enfants identifiaient la publicité Google)

Les autres pratiques sont le chat ou les jeux, l’interaction avec les copains et copines, mais ce n’est pas la priorité de l’étude. Les adolescents en parlent à la marge.

Mélange des pratiques mais hermétisme de l’école

Le quatrième chapitre, sur l’imaginaire et les pratiques, est la plus intéressante. Plaisir et mélange des médias : passages du papier (au CDI) au numérique (à la maison), voire amour des livres et déception des univers d’enseignement trop « modernes ». Cette dichotomie se retrouve aussi dans le plaisir différent ressenti pendant les recherches faites pour soi et celles demandées par l’école. Il serait sans doute plus efficace de noter les recherches en elles-mêmes et d’apprendre à en faire sur des sujets qui intéressent les élèves, dans un premier temps du moins, plutôt que d’imposer un sujet.

Facebook est également un outil de plaisir autant que de travail. Les collégiens et les lycéens mettent en place des groupes privés pour organiser leur travail pour les TPE et autres exposés, par exemple.

Leurs lacunes dans le rapport au numérique, pourtant quotidien

Grande insistance sur la soumission / contrainte au rythme d’internet, des pubs, du bruit en général, sans oublier la crainte des virus ou la peur de cliquer au mauvais endroit. Cest un peu comme si ce média était plus souvent subi qu’utilisé malgré le plaisir ressenti en s’en servant. Les ados notent avec un grand l’emploi par Google des doodles événementiels, les « o » qui deviennent des œufs à Pâques, par exemple ; heureusement qu’ils n’ont pas de compte Gmail avec leur anniversaire renseigné ! le doodle spécial anniversaire les ferait tomber de leur chaise.

Toutefois, leur expertise, quand il y a en a une, dépend d’une marque, d’un seul outil (Windows à l’époque des entretiens, Snapchat aujourd’hui ?). Mais les enfants interrogés semblent avoir conscience de leurs limites face à l’outil : compétences, résistance à la consommation excessive… Certains savent même que toutes les informations ne sont pas à prendre pour argent comptant, avec une différence de traitement quand c’est « pour l’école » ou juste pour soi ; dans le dernier cas, on vérifie moins.

Malgré tout, comme l’autrice, prenons soin de ne pas limiter ces lacunes de savoir aux plus jeunes d’entre nous : des adultes partagent cette ignorance du fonctionnement d’internet et de l’informatique en général. C’est évidemment à nuancer (et Anne Cordier le fait bien) mais un tel dénuement de connaissances techniques conduit à être à la merci de l’outil, surtout s’il est tenu par des grandes entreprises comme celles de la Silicon Valley. Heureusement même à 16 ans il y a déjà des militants des logiciels libres !

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